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Littérature : Entre le textuel et le sexuel

D’où vient-il que la littérature africaine, longtemps pudibonde, s’est peu à peu ouverte à la sexualité pour devenir une littérature de la sexualité ? Stratégie commerciale ou quête de nouvelles thématiques pour se renouveler ? Suivons le fil qui conduit la plume au plumard et le bouquin au boudoir.

 

Jacques Chevrier, l’anthologiste de la littérature nègre, relate les propos de l’écrivain Olympe Bhêly-Quenum qui s’offusquait que l’on évoquât la sexualité dans le roman : « On la pratique, pas la peine de la décrire.»

Il est vrai que la littérature africaine, peut-être parce qu’elle trouvait que son champ de bataille devait être celui de la lutte contre la colonisation, ne s’est pas du tout intéressée au sexe. D’ailleurs, les mollahs des lettres ne toléraient aucun autre sujet. Il faut se rappeler Mongo Béti demandant à Camara Laye si la mission était terminée pour qu’il s’autorisât à commettre « un roman à l’eau de rose » comme l’Enfant noir.

Pourtant, on ne peut dire que le sexe fut totalement absent de cette littérature. Il affleure quelquefois mais toujours à la marge du texte et sur le mode de l’allusion et de la litote. Sauf chez Senghor, dont l’œuvre se démarque des autres par un érotisme de la femme à travers des textes comme « Chaka » d’Ethiopiques et « Femme noire » de Chants d’ombre, de même que chez David Diop à travers son poème « Rama kam » dans Coups de Pilon.

A partir de la seconde génération d’écrivains africains francophones, la sexualité apparaît et prend une place plus importante. Déjà chez Ahmadou Kourouma dans Soleils des Indépendances, on se souvient de « l’odeur de goyave verte » et du viol de Salimata. Mais c’est véritablement avec Yambo Ouologuem, dans Devoir de violence, que la littérature africaine entre dans le boudoir. Des scènes torrides de sexe. Et puis carrément avec Mille et une Bible du sexe, il franchit le Rubicon et devient une sorte de Sade de Bandiagara en opposition au Sage de Bandiagara que fut Hampaté Bâ, tant la paillardise du premier s’oppose à la pudibonderie du second.

Mais l’incrustation du corps et surtout de la sexualité dans la littérature comme un sujet d’importance se fait avec les écrivains de la troisième génération, avec à leur tête le Congolais Sony Labou Tansi. Dans La vie et demie, Chaïdana utilise le sexe comme arme pour trucider ses amants, membres du pouvoir. William Sassine, dans Mémoire d’une peau, met en scène un albinos, Milos Kan, un meurtrier lubrique et incestueux. Et la romancière camerounaise Calixthe Beyala déboule avec C’est le Soleil qui m’a brûlé et Femme nue, femme noire où la femme devient un objet sexuel. Partouze, orgies, fellations sont décrits avec un souci du détail qui va heurter le public africain.

C’est avec ces nouvelles écritures, où la crudité du propos, l’obscène et le carnavalesque semblent fonder cette nouvelle esthétique littéraire, que la sexualité est omniprésente. Cette colonisation du texte par le sexe se fait au moment où monte une génération d’écrivains de la diaspora. Certains ont vite fait d’y voir une stratégie de vente pour répondre aux logiques de marketing en vue de séduire les lecteurs français chez qui le fantasme du corps noir et le mythe de la sexualité hypertrophiée du Nègre continuent de prospérer. En effet, de la callipygie de Vénus hottentote au cannibalisme de Grace Jones à la plasticité de Joséphine Baker, la femme noire comme objet de désir est présente dans les inconscients.

Pour d’autres, cet envahissement de l’espace textuel par l’obsession sexuelle participe d’une logique de dénonciation. Contre l’hypocrisie sociale qui oblitère la sexualité du discours public au moment où le sida était une menace pour le continent, la censure de la religion, et contre des dictatures et des guerres civiles qui apparaissent sur le continent dans les années 80 et qui entrent dans une logique de « la profanation des vagins », pour emprunter au titre du roman de Baenga Bolya.

C’est à partir de ce moment aussi que le débat sur la frontière entre l’érotisme et la pornographie dans la littérature africaine francophone se pose. Un débat sans issue comme celui sur le sexe des anges car comment délimiter une frontière entre deux réalités qui appartiennent au ressenti, à la subjectivité du lecteur. Le Cantique des Cantiques peut être perçu comme une ode à la beauté de la femme, un poème érotique ou un texte pornographique selon que le lecteur pense que le poème s’adresse à sa tête et éveille en lui le désir.

Avec la quatrième génération d’écrivains, le sexe devient le sujet principal de l’œuvre. Ainsi, Leonora Miano a dirigé une anthologie autour de l’orgasme regroupant plusieurs plumes féminines et qui s’intitule « Volcaniques. Une anthologie du plaisir ». Sami Tchak est un des écrivains de cette génération, celui qui revendique clairement et assume le recours au sexe pour renouveler le genre romanesque. Dans Place des Fêtes, Hermina, Filles de Mexico, le corps devient un moyen de connaissance de l’Autre et du monde. Ces personnes se livrent à toutes sortes de galipettes et dans ses romans, il aborde l’inceste et l’homosexualité sans tabou. On le lui reproche mais il pourrait répondre comme Terence qu’il est un homme et que rien de ce qui est humain ne doit lui être étranger. Et il n’est rien, en effet, de plus humain que la sexualité et c’est pourquoi tous les pouvoirs politiques ou religieux s’empressent de la contrôler pour asseoir leur domination.

On peut donc dire que l’apparition et la prégnance du sexe dans la fiction de l’Afrique francophone procèdent d’un déterminisme historique d’émancipation des écrivains. Si on ne peut nier que le scandale fait vendre et que certains y recourent comme appât, on peut toutefois comprendre que l’élargissement du champ des créateurs à la sexualité doit être compris comme une volonté holistique de cerner l’homme africain. En effet, si la littérature ambitionne de parler de l’humain, elle ne peut faire l’impasse sur la sexualité car depuis Freud, on sait qu’elle est le moteur du monde. Quant à la façon de la traiter- la sublimation ou la peinture sans fards- c’est au public qu’il revient en dernier ressort de décider des œuvres qui relèvent de la bonne littérature et de celles qui sont de la vile pornographie.

 

Alcény Saïdou Barry

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